BISONS JOUEURS SUR GLACE

BisonsBISONS LUDIQUES - Une aventure en Alaska.

Le récit que vous allez lire est tiré d'un livre de l'écrivain américain Gary Paulsen, dans lequel il raconte sa participation à l'Iditarod, une course de traîneaux à chiens qui se déroule chaque année au début du mois de mars en Alaska sur environ 1850 km, et que Paulsen courut en 1983 pendant 17 jours. (Dans le langage de certaines tribus autochtones, iditarod signifierait "lieu éloigné").

Le livre que Paulsen a tiré de son aventure a été publié aux États-Unis en 1994 sous le titre Winterdance - The Fine Madness of Running the Iditarod (approximativement : "Danser avec l'hiver, ou comment être assez dingue pour courir l'Iditarod"). L'extrait provient des pages 192 à 194.
[Note : le "Burn"désigne une vaste étendue - de plus de 150000 ha - qui fut détruite par un incendie en 1977; c'est un des passages les plus difficiles de la course; l'épuisement, la solitude et le manque de sommeil firent que l'auteur y fut sujet à des hallucinations (voir plus bas l'allusion à la jeune femme)].


<<Vers midi, en sortant d'un bosquet broussailleux d'épicéas calcinés, nous nous trouvâmes le long d'une petite arête qui montait sur la droite, et je découvris avec surprise un équipage de chiens arrêté au pied de la pente.
Tout d'abord je ne vis pas le conducteur, et je pensais qu'il pouvait s'agir de chiens échappés avec leur traîneau. Mais l'ancre avait été accrochée et le matériel déchargé; donc, quelqu'un avait dû stopper délibérément.
"Par là !"
La voix venait d'en haut; je levai la tête et vis un homme au sommet de l'arête, allongé sur le ventre et regardant de l'autre côté. Il me jeta un coup d'œil à nouveau.

"Montez, il faut que vous voyiez ça"
J'hésitais. Il n'y avait guère d'endroit propice pour accrocher l'ancre, et l'épisode de la nuit dernière où j'avais failli perdre le traîneau était encore frais dans ma mémoire.
Mais les chiens avaient déjà commencé à s'installer et à se faire des litières, et ils n'allaient sûrement pas partir. En vérité, j'étais curieux; quelque chose retenait l'attention de l'homme et, quand il se mit à rire, je n'y tins plus.

Je fixai l'ancrage à coups de pieds, en l'enfonçant du mieux possible dans le sol boueux; puis je crapahutai le long de la pente et m'allongeai dans l'herbe près de lui pour regarder de l'autre côté.
On pouvait voir en contrebas un lac gelé (c'était un des lacs Farewell qui se trouvent dans le Burn); mais ce n'était pas le lac qui attirait son attention. Sur la droite, un groupe de quatre bisons se tenait près de la rive; deux d'entre eux étaient sur l'herbe au bord du lac et les deux autres se trouvaient sur la glace.

On m'avait dit qu'il y avait un troupeau de bisons dans le Burn, mais je ne m'attendais pas à en voir le long de la piste.

"Oui, je sais" lui dis-je, "des bisons... On nous a raconté que".
"Non, non. Regardez ça".

Je me tus et j'allais faire demi-tour, en pensant franchement qu'il était tombé sur la tête. Des bisons - oui, et alors ? Bon sang, j'avais vu la jeune femme du point de contrôle en train de surfer en string - alors, qu'est-ce que j'avais à faire de bisons ?
Et puis je compris ce qu'il voulait dire.

Il n'y avait pas de neige sur la surface gelée du lac, comme d'ailleurs dans tout le Burn, et les deux bisons sur la glace en voyaient de dures à essayer de rester debout.

"Mais qu'est-ce qu'ils fabriquent là-dessus?"fis-je.
"Chuuut Regardez maintenant".

Bon, je me tus à nouveau; et j'avais quasiment décidé de rejoindre mes chiens lorsqu'un des bisons qui se trouvait sur la berge se mit à s'éloigner du lac en reculant et en remontant la pente; puis, après avoir piaffé deux ou trois fois, il s'élança comme un dératé vers le lac.
A peine avait-il touché la glace, qu'il pointa sa queue en l'air toute droite, écarta ses deux pattes avant, raidit ses membres, et se mit à glisser en s'éloignant du rivage, pivotant sur lui-même au fur et à mesure qu'il filait sur la glace.
Sur le point de s'arrêter, il poussa un mugissement, comme une sorte de "gouâââ", puis entreprit de regagner péniblement le rivage.
Pendant qu'il s'escrimait, le quatrième bison déboula sur la glace comme une flèche, glissa un peu plus loin que le précédent (la queue bien en l'air lui aussi), poussa un mugissement plus grave, puis se mit à revenir, glissant et tombant.

Je n'en croyais pas mes yeux; je me mis à cligner rapidement plusieurs fois, en pensant que j'hallucinais.

"Non, c'est bien vrai" fit l'homme en rigolant. "En passant, j'ai entendu beugler et je suis monté pour voir".
"Ça fait combien de temps ?".
"Ça fait une heure que je suis là, peut-être un peu plus. Et ils ont fait ça tout le temps. C'est super, non ?".

Nous restâmes étendus là encore une demi-heure, à les regarder s'amuser. Le but du jeu semblait être de savoir qui allait glisser le plus loin, et chacun essaya plusieurs fois, la queue en l'air, et la rive éloignée du lac nous renvoyait l'écho de leurs mugissements, pendant qu'ils faisaient leurs glissades sur la glace.

"Des bisons en train de jouer" fit l'homme quand nous redescendîmes finalement la crête pour réveiller les chiens. "Des bisons en train de jouer dans le Burn. Qui aurait cru une chose pareille ?".>>

J'espère que les lecteurs et les lectrices auront apprécié ce témoignage qui sort de l'ordinaire. Plusieurs réflexions viennent à l'esprit à la lecture de ce récit.
D'abord, des animaux a priori aussi peu enclins à la rigolade que des bisons apparaissent capables d'éprouver des sentiments de joie et surtout, de se créer des représentations de cette joie, de fa-on à pouvoir l'entretenir et la partager avec d'autres. Cela est bouleversant, car cela dénote une complexité mentale insoupçonnée (sauf de ceux qui ont toujours pensé que les animaux ont une richesse mentale qui n'a rien à envier à la nôtre). On ne peut qu'envisager avec plus de respect la notion de pensée animale.

Ensuite, cet exemple est à ma connaissance sans équivalent. Mais j'ai du mal à croire que Paulsen et l'autre concurrent soient tombés juste par hasard sur les seuls quatre surdoués du monde des bisons. Je serais plutôt enclin à penser que c'est l'observation humaine qui a été déficiente à mettre d'autres cas semblables en évidence, par manque de foi dans les capacités réelles de ces animaux (le bison a-t-il été considéré comme autre chose qu'un stupide paquet de viande sur pattes ?). Humaine ? Je devrais peut-être dire occidentale. Peut-être que les Amérindiens du Nord auraient pu nous en apprendre de belles sur la vie sociale du bison (mais qui s'est préoccupé de recueillir leurs dires à ce sujet ?).

Finalement, il est bien possible que les bisons soient encore plus intelligents qu'on ne l'imagine : connaissant par douloureuse expérience l'espèce humaine et son insensibilité à l'égard des animaux, ils ne nous montrent d'eux que ce que nous sommes dignes d'en voir Ð la force brutale et stupide; et ils réservent pour eux-mêmes leur amour de la vie, jalousement, à l'écart de nous, parce qu'ils nous trouvent trop bêtes et incapables de les apprécier à leur juste valeur. Si les bisons s'étaient aperçus qu'on les observait, ils se seraient mis à brouter benoîtement… J'aime à penser que la morale de cette histoire pourrait bien être cette phrase du romancier britannique Samuel Butler : <<Tous les animaux, sauf l'homme, savent que la chose essentielle dans la vie, c'est d'en profiter>>.

André Méry

Note annexe sur l'Iditarod :

Citer une course de traîneaux à chiens n'est pas faire de la publicité pour ce genre d'activité. Du point de vue d'un végétarisme déontologique, il ne s'agit que d'une forme sournoise d'exploitation animale, et condamnable comme les autres. L'Iditarod est décrit par les instances officielles comme une excitante lutte de l'homme contre la nature. Ce qui n'est pas décrit en revanche est l'indicible souffrance des chiens qui laissent souvent leur vie dans cette course. Les conducteurs forcent leurs chiens à courir plus de 1800 km en 10 à 15 jours sur un terrain éreintant. Le record de vitesse est actuellement de 9 jours et quelques heures; qui peut penser qu'un chien se plaît à courir si longtemps et si vite ? Il n'y a jamais eu de décompte officiel des décès de chiens dans les premières années de la course (qui fut organisée à partir de 1973). Jusqu'à l'année 2000 comprise, tout ce qu'on peut dire est qu'<<au moins>> 115 chiens sont décédés. Et l'on n'a aucune information sur les chiens qui meurent des suites de la course ou durant les périodes d'entraînement qui la précèdent. De plus, les élevages de chiens de traîneau engendrent de multiples cruautés. Les éleveurs croisent les chiens pour en faire des <<champions>> et se débarrassent sans scrupule des chiots qui ne leur semblent pas aptes; dans beaucoup d'élevages, les chiens sont constamment enchaînés ou laissés dans des conditions déplorables. En fait, les chiens sont sélectionnés et entraînés pour devenir des bêtes serviles et certains sont ainsi capables de courir jusqu'à en mourir en toute bonne volonté.
Celles et ceux qui lisent l'anglais et ont accès à Internet pourront se reporter au site www.helpsleddogs.org pour plus d'information sur ce que représente l'Iditarod pour un chien de traîneau.
A. M.Ð 21/03/01

 

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