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BISONS
JOUEURS SUR GLACE
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Le récit que vous allez lire est tiré d'un livre de l'écrivain américain Gary Paulsen, dans lequel il raconte sa participation à l'Iditarod, une course de traîneaux à chiens qui se déroule chaque année au début du mois de mars en Alaska sur environ 1850 km, et que Paulsen courut en 1983 pendant 17 jours. (Dans le langage de certaines tribus autochtones, iditarod signifierait "lieu éloigné"). Le livre que Paulsen a tiré
de son aventure a été publié aux États-Unis
en 1994 sous le titre Winterdance - The Fine Madness of Running the Iditarod
(approximativement : "Danser avec l'hiver, ou comment être
assez dingue pour courir l'Iditarod"). L'extrait provient des pages
192 à 194.
"Montez, il faut que vous voyiez
ça" Je fixai l'ancrage à coups
de pieds, en l'enfonçant du mieux possible dans le sol boueux;
puis je crapahutai le long de la pente et m'allongeai dans l'herbe près
de lui pour regarder de l'autre côté. On m'avait dit qu'il y avait un troupeau
de bisons dans le Burn, mais je ne m'attendais pas à en voir le
long de la piste. "Oui, je sais" lui dis-je,
"des bisons... On nous a raconté que". Je me tus et j'allais faire demi-tour,
en pensant franchement qu'il était tombé sur la tête.
Des bisons - oui, et alors ? Bon sang, j'avais vu la jeune femme du point
de contrôle en train de surfer en string - alors, qu'est-ce que
j'avais à faire de bisons ? Il n'y avait pas de neige sur la surface
gelée du lac, comme d'ailleurs dans tout le Burn, et les deux bisons
sur la glace en voyaient de dures à essayer de rester debout. "Mais qu'est-ce qu'ils fabriquent
là-dessus?"fis-je. Bon, je me tus à nouveau; et
j'avais quasiment décidé de rejoindre mes chiens lorsqu'un
des bisons qui se trouvait sur la berge se mit à s'éloigner
du lac en reculant et en remontant la pente; puis, après avoir
piaffé deux ou trois fois, il s'élança comme un dératé
vers le lac. Je n'en croyais pas mes yeux; je me
mis à cligner rapidement plusieurs fois, en pensant que j'hallucinais. "Non, c'est bien vrai" fit
l'homme en rigolant. "En passant, j'ai entendu beugler et je suis
monté pour voir". Nous restâmes étendus
là encore une demi-heure, à les regarder s'amuser. Le
but du jeu semblait être de savoir qui allait glisser le plus loin,
et chacun essaya plusieurs fois, la queue en l'air, et la rive éloignée
du lac nous renvoyait l'écho de leurs mugissements, pendant qu'ils
faisaient leurs glissades sur la glace. "Des bisons en train de jouer"
fit l'homme quand nous redescendîmes finalement la crête pour
réveiller les chiens. "Des bisons en train de jouer dans le
Burn. Qui aurait cru une chose pareille ?".>> J'espère que les lecteurs et
les lectrices auront apprécié ce témoignage qui sort
de l'ordinaire. Plusieurs réflexions viennent à l'esprit
à la lecture de ce récit. Ensuite, cet exemple est à
ma connaissance sans équivalent. Mais j'ai du mal à croire
que Paulsen et l'autre concurrent soient tombés juste par hasard
sur les seuls quatre surdoués du monde des bisons. Je serais plutôt
enclin à penser que c'est l'observation humaine qui a été
déficiente à mettre d'autres cas semblables en évidence,
par manque de foi dans les capacités réelles de ces animaux
(le bison a-t-il été considéré comme autre
chose qu'un stupide paquet de viande sur pattes ?). Humaine ? Je devrais
peut-être dire occidentale. Peut-être que les Amérindiens
du Nord auraient pu nous en apprendre de belles sur la vie sociale du
bison (mais qui s'est préoccupé de recueillir leurs dires
à ce sujet ?). Finalement, il est bien possible
que les bisons soient encore plus intelligents qu'on ne l'imagine : connaissant
par douloureuse expérience l'espèce humaine et son insensibilité
à l'égard des animaux, ils ne nous montrent d'eux que ce
que nous sommes dignes d'en voir Ð la force brutale et stupide; et
ils réservent pour eux-mêmes leur amour de la vie, jalousement,
à l'écart de nous, parce qu'ils nous trouvent trop bêtes
et incapables de les apprécier à leur juste valeur. Si les
bisons s'étaient aperçus qu'on les observait, ils se seraient
mis à brouter benoîtement
J'aime à penser que
la morale de cette histoire pourrait bien être cette phrase du romancier
britannique Samuel Butler : <<Tous les animaux, sauf l'homme, savent
que la chose essentielle dans la vie, c'est d'en profiter>>. André Méry Note annexe sur l'Iditarod : Citer une course de traîneaux à
chiens n'est pas faire de la publicité pour ce genre d'activité.
Du point de vue d'un végétarisme déontologique, il
ne s'agit que d'une forme sournoise d'exploitation animale, et condamnable
comme les autres. L'Iditarod est décrit par les instances officielles
comme une excitante lutte de l'homme contre la nature. Ce qui n'est pas
décrit en revanche est l'indicible souffrance des chiens qui laissent
souvent leur vie dans cette course. Les conducteurs forcent leurs chiens
à courir plus de 1800 km en 10 à 15 jours sur un terrain
éreintant. Le record de vitesse est actuellement de 9 jours et
quelques heures; qui peut penser qu'un chien se plaît à courir
si longtemps et si vite ? Il n'y a jamais eu de décompte officiel
des décès de chiens dans les premières années
de la course (qui fut organisée à partir de 1973). Jusqu'à
l'année 2000 comprise, tout ce qu'on peut dire est qu'<<au
moins>> 115 chiens sont décédés. Et l'on n'a
aucune information sur les chiens qui meurent des suites de la course
ou durant les périodes d'entraînement qui la précèdent.
De plus, les élevages de chiens de traîneau engendrent de
multiples cruautés. Les éleveurs croisent les chiens pour
en faire des <<champions>> et se débarrassent sans
scrupule des chiots qui ne leur semblent pas aptes; dans beaucoup d'élevages,
les chiens sont constamment enchaînés ou laissés dans
des conditions déplorables. En fait, les chiens sont sélectionnés
et entraînés pour devenir des bêtes serviles et certains
sont ainsi capables de courir jusqu'à en mourir en toute bonne
volonté.
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