LE BLUES DU CONSOMMATEUR VÉGÉTARIEN

Article extrait du Journal Alliance Végétarienne n° 67 - Printemps 2002

Face triste !Faire ses emplettes est devenu, pour celui ou celle qui s'efforce de ne pas consommer inéquitable ou cruel, un véritable casse-tête chinois.
Pour la végétarienne que je suis, lire la composition des produits alimentaires est une opération fastidieuse, bientôt simplifiée par la création d'un logo végétarien. Ne parlons pas des repas pris au restaurant en compagnie de non-végétariens, où l'on vous sert bien souvent, après vous avoir regardé de travers, une salade de tomates accompagnée de quelques frites. Convivialité et festin garantis...

Le rayon "cosmétiques" offre à la végétarienne pacifiste d'autres merveilles shampooings, savons, laques en tous genres testés sur des yeux de chats, chiens ou lapins, le tout présenté dans des emballages plastiques peu ou pas recyclables. Son chariot désespérément vide, notre consommatrice se rend ensuite au rayon des lessives et détergents où elle tente de trouver un produit sans phosphate qui ne soit pas testé sur des animaux. Devra-t-elle dénicher une planche à laver dans une brocante et décrasser son linge au savon de Marseille? Si elle se préoccupe en plus de la surabondance des emballages et de la toxicité des sacs plastiques qu'on lui offrira à la caisse, la quête risque d'être longue et hasardeuse.

Pour se vêtir, elle devra prendre garde à ne pas se laisser tenter par des T-shirts bas de gamme, des vêtements bon marché ou des chaussures de sport importés de pays où les enfants et les femmes sont corvéables à merci.
Pour se divertir, elle devra abandonner la peinture, après avoir constaté que ses pinceaux ont été faits avec des poils de poneys, d'écureuils ou de martres, renoncer à toutes les friandises, les bonbons, qui peuvent contenir des colorants d'origine animale.
Dans son jardin, elle regardera les limaces dévorer ses salades, car elle a depuis longtemps renoncé aux granulés qui rendent les oiseaux stériles et risquent d'empoisonner les animaux du voisinage, et se refuse obstinément à les noyer dans la bière ou les asphyxier dans la cendre. Les pucerons se feront un festin de ses fèves, les fourmis arpenteront ses placards de cuisine sans vergogne car aucun produit n'est capable de repousser efficacement sans tuer.

Nos sociétés de consommation sont construites sur l'exploitation, la souffrance humaine et animale. La plupart des consommateurs des pays occidentaux se pose probablement moins de questions que cette minorité d'illuminés qui s'interroge à chacun de ses achats. Tout au plus suspectent-ils que leur confort et leur bien-être dépendent de ce système, mais ils acceptent tacitement d'en faire partie. Savent-ils réellement ce qui se cache derrière leur tranche de jambon, derrière la petite robe à 59 Francs, derrière la dernière lessive qui lave plus blanc, derrière le fond de teint dernier cri (sans jeu de mots.. .)? Que peuvent faire ceux qui refusent cette exploitation systématique de la nature et du vivant ? Retourner habiter dans les grottes, s'éclairer à la bougie, s'exclure de la société ? Il n'est pas non plus très pratique de s'approvisionner dans différents magasins spécialisés, surtout lorsque l'on vit à la campagne.

La grande distribution offre ce que les consommateurs veulent bien acheter, et les fabricants des produits que nous achetons restent bien entendu extrêmement discrets sur les coulisses de leurs usines, occultant leurs pratiques d'un autre âge par un marketing teinté d'écologie. Trop d'intérêts financiers et économiques sont en jeu pour qu'une poignée de petites voix réussisse à se faire entendre. Que cela n'empêche pas celles et ceux dont la conviction profonde est de ne pas faire partie du vivant pour le vampiriser de poursuivre leur parcours du combattant. Bon courage.

Pascale Legros

 

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