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Jean Montagard est le seul chef cuisinier réputé
à pratiquer la cuisine végétarienne et dont le
talent a été reconnu par le "Gault et Millaut".
Il est également enseignant au Lycée Hôtelier
de Nice, conseiller en entreprise et auteur de livres.
HC- Depuis combien de temps êtes-vous végétarien
?
JM- Depuis 1972. Cela fait 29 ans.
HC- Comment et
pour quelles raisons êtes-vous venu au végétarisme
?
JM - A l'origine, c'était pour des raisons de santé,
pour une de mes filles qui avait de l'eczéma, et surtout aussi
grâce à la rencontre d'amis, qui avaient séjournés
chez Lanza del Vasto. Cela a entraîné une prise de conscience
philosophique et sociologique dont je ne me suis jamais départi.
HC- Qu'est-ce qui a été à l'origine de l'ouverture
de l'option "cuisine végétarienne" dans le
lycée hôtelier de Nice ?
JM - C'est l'expérience de Menton, où j'ai ouvert mon
1er restaurant en 1978, et où j'étais à la fois
restaurateur et enseignant à l'École hôtelière.
Les étudiants venaient me voir au restaurant et découvraient
des graines, des algues et différents produits que nous n'avions
pas encore utilisés. L'idée m'est venue de mettre en
place une formation pour faire connaître tous ces produits.
De plus, à l'époque, j'ai reçu l'aide d'un inspecteur
de religion juive, qui retrouvait l'éthique kascher dans la
cuisine végétarienne.
HC- Depuis combien
de temps cette option existe-t-elle ?
JM- Depuis 14 ans environ. Elle s'adressait jusqu'à présent
à des élèves de BEP-CAP. Par manque d'information
sur le plan national, je n'avais pas la structure nécessaire
pour recevoir les élèves, donc, ceux qui suivaient cette
formation, le faisaient pour rester une année de plus avec
moi, mais pas tellement par conviction, c'est après plusieurs
années qu'ils réalisaient l'intérêt d'une
telle formation. Actuellement, je souhaite transformer cette option
pour des élèves post BTS et également des adultes,
en collaboration avec le CIVAM du Gard.
HC- Remarquez
vous une augmentation du nombre de lycéens intéressés
par cette option ?
JM Ð Tout à fait. Dans l'ensemble du lycée, beaucoup
de mes jeunes étudiants, qui voient les produits que j'utilise,
sont intéressés et s'interrogent sur cette cuisine.
Cela les interpelle d'abord et ensuite, ils se rendent compte que
par rapport à ce qu'ils grignotaient dans certains restaurants,
sur le plan santé, c'est mieux de manger des préparations
végétariennes. Mais il est vrai qu'elles demandent plus
de temps en préparation préliminaire, en taille et en
cuisson.
HC- A quoi attribuez
vous cette évolution ?
JM Ð C'est beaucoup plus goûteux et plus frais. De mes expériences
en restaurants d'entreprise avec des menus végétariens,
j'ai constaté, que les gens appréciaient car nous sortions
un petit peu de ces créneaux standardisés, dont on a
vite fait le tour, avec les surgelés et produits appertisés
; les menus qui saturent, les goûts qui sont toujours les mêmes
et les recettes de base aussi ! Avec la cuisine végétarienne,
on joue aussi sur les couleurs, sur les textures, les goûts,
les parfums, les légumes qui changent à chaque saison,
les épices et les aromates.
HC- Est-ce que
vous pensez que les scandales de ces dernières années
ont fait évoluer et donner une raison de plus aux jeunes d'aller
vers cette option ?
JM- Oui, les gens se sont rendu compte qu'enfin ils pouvaient faire
des repas sans viande. Mais la viande de buf est malgré
tout loin d'être abandonnée. Quand on voit les lobbies
ou les prises de position de certains professeurs, comme vous l'avez
évoqué dans votre dernière revue É
HC- Avez-vous
remarqué une augmentation de clientèle de votre restaurant
?
JM- Oui, grâce au bouche à oreille, et aussi parce que
beaucoup de gens apprécient ma cuisine et reviennent.
HC- A combien
estimez-vous la part de végétariens dans votre clientèle
?
JM- Très peu : de 5 % à 10%. Nombreux sont ceux qui
dégustent mes préparations sans s'apercevoir de l'absence
de viande ! Je fais en sorte de privilégier la découverte,
je joue beaucoup avec les formes, les textures et les saveurs.
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HC- A quoi attribuez
vous le succès de votre restaurant ?
JM- Je pense que les gens trouvent du plaisir à la fois dans
la décoration, dans le contenu de leur assiette et aussi dans
l'accueil du restaurant ; c'est tout un ensemble.
HC- Depuis l'ouverture de votre restaurant, avez-vous fait évoluer
votre approche de la cuisine végétarienne et la variété
des produits utilisés ?
JM- Il suffit de prendre les premiers menus et les derniers, pour
voir que la cuisine est en progression permanente. Je pense que c'est
comme en peinture, on innove obligatoirement. Nous sommes un peu des
laboratoires, où se créent chaque fois de nouvelles
préparations, ce qui fait que l'évolution va de soi.
HC- Pour vous
le bio est-il indissociable du végétarisme ?
JM- Oui, absolument à 150 % ! Même si le coût des
produits bio est plus élevé que celui des produits conventionnels,
cela revient moins cher que de cuisiner de la viande.
HC-Très
honnêtement, pensez-vous que le régime végétarien
soit garant d'une meilleure santé qu'un régime carné
? le constatez-vous autour de vous ?
JM- Absolument, non seulement autour de moi, mais sur moi-même.
Je dors environ 4/5 heures par nuit, car j'ai beaucoup d'activités,
que ce soit au restaurant à Cannes, comme conseiller culinaire
en entreprise à coté de Lille, au lycée hôtelier
de Nice, mes livres, mes engagements et mes actions... Je pense que
si j'avais une alimentation carnée, je n'aurais sûrement
pas autant d'activités.
HC- Selon vous,
pourquoi la France accuse-t-elle autant de retard en matière
de restauration végétarienne ?
JM Ð C'est le poids des traditions ! Quand on vous a inculqué
durant l'enfance que la viande c'est primordial, "surtout mange
ta viande, et laisse les légumes !", ce n'est pas étonnant.
Dans les traditions des régions françaises, à
part peut être, la Provence et la Côte d'Azur, toutes
ont des spécialités de produits carnés : le Charolais,
la Bresse, la Normandie, l'Alsace, celle du foie gras, etc. Et tout
ça a été transformé avec les années
par la société de consommation. Ce que nous mangions
tous les 6 mois, une fois par an, ou pour une occasion particulière,
nous avons pu le manger tous les jours.
HC- Vous qui
dans votre métier, alliez gastronomie et végétarisme,
ne vous heurtez-vous pas aux "à priori" du public
?
JM- Oui, pour beaucoup de monde, gastronomie rime encore avec foie
gras, cochonnailles et viandes ; ça fait un peu partie des
mentalités. Comme je vous le disais, nous sommes éduqués
dès le plus jeune âge sur l'importance de la partie "noble"
du repas : la viande. Quand je fais des menus de réveillons,
où il n'y a pas d'huîtres, de foie gras et de viande,
beaucoup me disent : "mais alors, qu'est-ce que vous présentez
?".
HC- Alain PASSARD,
chef d'un restaurant 3 étoiles de Paris, a décidé
de se "mettre au vert", en ne cuisinant plus que des légumes.
Il a récemment dit que les végétariens ne savaient
pas cuisiner les légumes. Pensez vous, comme lui, que les végétariens
cuisinent "triste" ?
JM-Je dirais qu'il y a plusieurs écoles végétariennes,
et il est vrai que certaines d'entre elles font rimer végétarisme
avec rigueur.
Je me souviens encore d'un client à Menton. Le restaurant n'était
pas ouvert le midi, car nous fermions très tard le soir. Il
entre à midi, alors que tout le personnel était en train
de manger, il voulait déjeuner. Je lui réponds : "je
suis désolé, nous sommes fermés, nous serons
ouverts ce soir". Il fait alors un mouvement de balancier avec
le corps, regarde autour de lui dans le restaurant et me dit : "
si je comprends bien, je ne suis pas dans un restaurant, mais dans
une boite de nuit !!!".
C'est vrai que certains végétariens purs et durs ne
conçoivent que céréales et légumes, ils
ont un petit peu gommé de leur esprit les plaisirs et l'esprit
de fête du repas. Pourtant toutes les fantaisies sont possibles
sans pour cela manger carné.
HC- Pensez vous
que le mouvement végétarien prenne de l'ampleur ? Et
pourquoi penser cela?
JM- Je le souhaite et je l'espère ; je fais tout ce qui est
possible dans mon domaine. Mais je crois qu'en France il y a encore
du travail à faire, quand je vois des gens comme cette dame
qui sort de mon restaurant, parce qu'il n y a pas de viande, ça
me laisse les bras ballants !! Néanmoins, le mouvement peut
maintenant s'enclencher et grandir. Le grand patron de Nestlé
l'avait pressenti. En 1993 ou 94, il a dit : "Quand on voit la
population grandissante de la terre, il n'y aura pas d'autre solution
pour apporter des protéines à tout le monde que de consommer
végétarien"
HC- Êtes-vous
optimiste quant à l'avenir ?
JM- Oui ! Je suis d'un tempérament optimiste. Le végétarisme
se développera obligatoirement.
HC- Concernant
les Journées Mondiales Végétariennes dont vous
êtes le parrain, que pensez-vous de ce genre d'action en France
?
JM-Je crois que c'est une bonne chose. Néanmoins, il ne faut
pas que ce soit comme la journée du goût, de l'enfant
ou de la femme. Je pense que c'est toute l'année qu'il faut
faire des actions, mais il est important qu'il y ait un regard, un
flash important sur ces journées, sur ce thème.
Propos
recueillis par Hélène Cartaud pour Alliance Végétarienne.
Septembre 2001
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