ISAAC BASHEVIS SINGER

Article extrait du Journal Alliance Végétarienne n° 62 - Hiver 2000

Isaac BashevisParmi les végétariens les plus célèbres du siècle, figure sans aucun doute le Prix Nobel juif polonais, naturalisé américain, Isaac Bashevis Singer (1904-1991), cité pour le réalisme dramatique de ses mots et la puissance extraordinaire de ses analogies. Il fut un écrivain prolifique en langue yiddish, puis son propre traducteur en langue anglaise. Il a transposé l'affrontement tragique entre le bien et le mal dans l'existence d'individus humbles, en récits et romans de grande intensité et de force évocatrice magnifique, avec des personnages et des sujets tour à tour pittoresques, sensuels et pathétiques et ceci dans un style dépouillé et visionnaire.

I.B. SINGER est devenu végétarien au milieu des années soixante pour des raisons éthiques, et il aimait affirmer que les motifs de son choix étaient liés à la santé, "mais à la santé des animaux !" précisait-il.

Dans beaucoup de ses récits, il traite de thèmes végétariens - insérés dans des contextes réalistes et riches de sens - comme dans "Ennemis, une Histoire d'Amour" dans lequel nous trouvons un rendu efficace des sensations éprouvées par le protagoniste devant la violence : "(...) Bien que Herman ait souvent assisté à l'abattage d'animaux et de poissons, il avait toujours la même pensée : dans leur comportement envers les autres créatures, tous les hommes sont des nazis. L'arrogance avec laquelle l'homme traite les autres espèces pour son propre plaisir se rapproche des théories racistes les plus extrêmes : le principe selon lequel la force satisfait la justice."

A propos des motifs qui conduisent les gens à devenir végétariens, dans un bref essai introductif à "Vegetarianism, a Way of Life" de Dudley Giehl, l'écrivain recourt à un parallèle plutôt vigoureux : "(...) Bien que le nombre de suicides soit assez faible, rares sont ceux qui n'y ont jamais pensé. C'est la même chose pour le végétarisme : en effet, il y a peu de gens qui n'ont jamais considéré le meurtre des animaux comme un véritable assassinat, mais rares sont ceux qui pensent réellement à l'éviter."

Le dilemme que I.B. SINGER définit comme "éternel" se fonde sur la question suivante : qu'est-ce qui confère à l'homme le droit de tuer un animal pour se remplir l'estomac de sa viande ? Depuis toujours, nous percevons instinctivement la capacité des animaux à ressentir de la souffrance et des émotions, de manière souvent plus intense que les humains, et bien que de nombreux philosophes et leaders religieux aient tenté de convaincre leurs disciples et leurs partisans que les animaux sont seulement des machines sans âme, dépourvues de sentiments, quiconque a vécu avec un animal est conscient qu'une semblable théorie n'est qu'un mensonge effronté, inventé pour justifier la cruauté humaine.

L'auteur continue en décrivant la stupeur qu'il a ressentie en lisant que des poètes sensibles, prêcheurs de la moralité, bienfaiteurs de toutes sortes, ont aimé chasser, poursuivre de faibles lièvres et de pauvres renards, ou en faisant la connaissance de gens qui, après s'être retirés de la vie sociale et des affaires déclaraient - avec l'air de ne plus vouloir nuire à personne - avoir l'intention de se consacrer uniquement à la pêche, sans penser qu'un tel choix signifie souffrance et mort pour des êtres innocents, au nom d'un sport "inoffensif et discret" pour des hommes "charitables et tranquilles".

Avec un sens aigu de la réalité, l'écrivain se déclare très pessimiste quant à l'espoir que l'indifférence de l'humanité vis-à-vis des animaux puisse se terminer bientôt et il craint l'arrivée d'une époque dans laquelle la chasse aux êtres humains deviendra un sport. Il se réjouit de l'existence d'un mouvement de protestation contre le meurtre et la torture des êtres sans défense, contre ceux qui jouent avec leur peur de mourir, contre ceux qui éprouvent de la jouissance dans la souffrance : "même si Dieu ou la Nature se rangent du côté des assassins" soutient l'écrivain - dont le travail littéraire trouve l'inspiration dans les communautés tissées et régulées par la religion hébraïque, et qui était lui-même fils et petit-fils de rabbins - "le végétarien proteste contre Dieu et contre les hommes. Nous pouvons admirer la sagesse divine - affirme-t'il - mais nous ne sommes pas obligés de louer ce qui nous apparaît comme manquant de miséricorde. Dans une autre introduction, il clarifie cette idée : "le végétarisme est ma religion (...) et je ne peux supporter absolument aucun manque de cohérence et de justice, même dans le cas où il proviendrait de Dieu.
Si une voix divine s'adressait à moi et me disait "Je suis contre le végétarisme", je répondrais "eh bien moi, je suis pour !" (...)
"Ceci est ma protestation contre la conduite du monde. Etre végétarien signifie être en désaccord avec le cours actuel des événements, et l'affirmer dans une puissante déclaration : le végétarisme !"

La dernière citation tirée de cet essai résume avec une lucidité inattaquable et une intensité provocante la conviction sur laquelle se fondait le végétarisme d'I.B. SINSER : "(...) Tant que les êtres humains continueront à répandre le sang des animaux, il n'existera pas de paix dans le monde. La distance qui existe entre la création des chambres à gaz à la Hitler et les camps de concentration à la Staline n'est que d'un pas, car tous ces actes ont été perpétrés au nom d'une justice sociale et il n'y aura aucune justice tant que l'homme empoignera un couteau ou un pistolet pour détruire des êtres plus faibles que lui."

Paola Segurini

Extrait de "Il Germoglio" (Società Vegetariana - Italie). Traduction Christine Erard

 

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