Dur comme fer
De
nombreuses études, tant épidémiologiques que pharmacologiques,
ont permis d'établir une corrélation entre les régimes
alimentaires riches en végétaux et une faible incidence
des maladies dites de civilisation. Il n'en reste pas moins vrai que le
fer inorganique des végétaux est moins bien absorbé
que le fer héminique apporté par la viande, qui bénéficie
ainsi de l'image positive du fer auprès du public. Dès lors,
il peut être tentant par un raccourci un peu rapide, d'établir
un lien entre l'alimentation végétarienne et la carence
en fer, qui demeure à travers le monde un réel problème
de santé publique.
Un minéral
à " double tranchant " [1].
Si le fer constitue un minéral indispensable en raison de son rôle
primordial dans la fixation de l'oxygène, son caractère
oxydant constitue un danger aussi réel que sous-estimé,
comme semble d'ailleurs l'attester les mécanismes de protection
mis en place par notre organisme pour s'en prémunir. Parmi ces
régulations, on peut citer une absorption intestinale faible, quelle
que soit la source alimentaire du fer. Dans le même ordre d'idée,
la ferritine, protéine de réserve du fer dans l'organisme,
n'est jamais saturée dans des conditions physiologiques normales,
probablement pour conserver sa capacité à capter rapidement,
et par là même à neutraliser, toute forme circulante
de fer libre dans l'organisme. L'hypothèse d'une limitation volontaire
de l'absorption du fer par l'organisme trouverait sa confirmation lors
des carences, puisque ses capacités d'absorption sont alors multipliées
par 5. De nombreuses études confirment effectivement que l'implication
du fer dans certaines pathologies, via son rôle de catalyseur dans
l'apparition de radicaux libres type hydroxyl libérés au
contact de l'eau oxygénée (cette molécule, qui intervient
dans la respiration, est donc présente en permanence et en grande
quantité dans l'organisme). Citons pour mémoire les cirrhoses
[2], certains cancers [3], la maladie
de Parkinson [4] et d'Alzheimer [5].
A l'inverse, certains auteurs ont émis l'hypothèse que les
déplétions en fer plus fréquentes chez les femmes
expliqueraient leur espérance de vie accrue par rapport aux hommes
[6].
Il est également révélateur de mentionner qu'en 1997,
le Collège national des gynécologues et obstétriciens
français abandonnait officiellement la recommandation d'une supplémentation
systématique des femmes enceintes. En ce qui concerne les hommes,
très marginalement concernés par la carence en fer (2% de
la population masculine), deux études récentes indiquent
qu'une consommation régulière d'aliments riches en fer (charcuterie
et de viande rouge) ou de compléments alimentaires contenants du
fer favorisent la survenue des maladies cardio-vasculaires [7],
[8].
Alors que la carence en fer est si souvent évoquée sans
qu'il ne soit jamais fait état des éventuels effets de surcharge,
à l'inverse, la carence en acide folique (vitamine B9), par exemple,
ne semble pas, en France tout du moins, susciter un grand émoi.
Pourtant, elle entraîne une élévation du taux d'homocystéine
sanguin, dont le rôle indiscutable dans la survenue des maladies
cardio-vasculaires fût identifié dès les années
60, ou bien encore de graves malformations de l'embryon (spina bifida).
Si l'exemple de l'acide folique me semble édifiant, d'autres vitamines
(B1, C, E dont la carence pour cette dernière touche 100% de la
population) ou minéraux (zinc, sélénium, magnésium,
etc.) pourrait être également mentionnée. Mais il
est vrai que les principales sources d'acide folique et des autres vitamines
et minéraux (légumes verts, légumineuses, noix, céréales
complètes, etc.) ne génèrent pas la même valeur
ajoutée pour l'agro-industrie que les sources de fer "incontournables"
(viandes), préalablement sources de calcium (produits laitiers),
tout aussi " incontournables". De surcroît, un mode alimentaire
de type végétarien présenterait l'inconvénient
(ou l'avantage, c'est selon) de court-circuiter la filière nutrition
animale. Faut-il y voir un lien de cause à effet avec un autre
préjugé, aussi tenace que fragile dans ses fondements, selon
lequel une absence de lait et dérivés dans l'alimentation
entraîne immanquablement une carence en calcium ? Là encore,
l'implication vraisemblable du lait dans des maladies telles que la sclérose
en plaques, le diabète, certains cancers, et même les fractures
de la hanche, ne préoccupe pas davantage les autorités et
les faiseurs d'opinions que la toxicité du fer, comme l'atteste
l'augmentation régulière de la consommation des produits
laitiers. De plus, les partisans du lait et de la viande omettent le plus
souvent de mentionner les effets antagonistes du calcium et du fer au
niveau de l'absorption intestinale...
Alimentation végétarienne
: pas de quoi s'en fer.
En France, l'étude SU.VI.MAX fait apparaître
que 90% des femmes en âge de procréer, des adolescents et
des jeunes enfants ont des apports alimentaires en fer en deçà
des apports recommandés. Comme on peut le constater, ce chiffre
dépasse largement la proportion de végétariens qui
concerne au mieux 5% de la population : une alimentation incluant des
aliments carnés ne constitue donc pas une garantie suffisante pour
assurer une couverture satisfaisante des besoins en fer. De plus, si l'assimilation
du fer des végétaux n'excède pas 10% du fer ingéré,
celle du fer héminique ne dépasse pas quand à elle
20% et ne couvre en moyenne que 15% des besoins, ce qui relativise d'autant
le caractère indispensable de la consommation de viande. Si souvent
avancé : "moins assimilé" ne veut donc pas dire
" non assimilé", pas plus que "mieux assimilé"
ne signifie "très bien assimilé"... De même,
la carence alimentaire ne se traduit pas systématiquement par une
anémie. Actuellement, il faut retenir que l'étiologie de
la carence d'apport en fer reste d'abord et avant tout attribuée
à la réduction des calories, rendue nécessaire par
notre mode de vie moderne (sédentarité, chauffage, etc.),
sous peine d'obésité : le mode d'alimentation, omnivore
ou végétarien, ne semble donc pas jouer un rôle déterminant.
En outre, il me semble important de souligner qu'une carence se corrigera
plus avantageusement en augmentant sa consommation de légumineuses
(lentilles, pois chiches, etc.) qui bénéficient d'un rapport
fer/acides gras saturés nettement plus favorable que la viande,
pour ne citer que ce paramètre.
A ma connaissance, aucune étude ne faisant état d'un statut
en fer significativement différent entre les adeptes des épinards
et les inconditionnels du hamburger, j'insisterai sur le fait que les
végétariens n'ont aucune raison de recourir à des
supplémentations "sauvages" à base de sels de
fer ou d'aliments enrichis. Pour les personnes présentant une carence
en fer bien établie après un contrôle préalable
des divers paramètres sanguins (dosage de la ferritine), une supplémentation
" directe " sous forme de médicaments contenant des sels
ferreux ne doit être prescrite que sous contrôle médical.
Néanmoins, quel recours en cas de carence?
Si la carence en fer touche 5 à 10% de la population mondiale,
son incidence, et surtout ses conséquences, restent sans commune
mesure entre les pays du Tiers Monde et les pays industrialisés.
Pourtant, dans les deux cas, une alternative prometteuse aux sels de fer
ou à la viande pourrait venir du règne végétal.
Une étude a montré que la spiruline combattait l'anémie
chez les enfants[9]. Cet effet serait attribué
à un pigment, la phycocyanine, qui potentialise l'action d'une
hormone, l'éryhropolétine, responsable de la formation des
globules rouges. Aussi, avant de faire appel à des traitements
à base de fer, pourquoi ne pas recourir à cet apport indirect
et surtout sans danger : à l'inverse des sels ferreux, la spiruline
agit comme un antioxydant* majeur grâce à sa teneur en caroténoîdes.
De plus, et contrairement à la viande rouge, elle exerce également
de puissants effets anticancéreux, hypocholestérolémiants,
anti-inflammatoires, anti-hépatotoxiques, etc [10].
Cependant, la forme de vitamine B12 (vitamine jouant également
un rôle important dans la formation des globules rouges) présente
dans la spiruline n'est malheureusement pas biodisponible pour l'organisme
humain. Dans ce cas, des végétaux fermentés tels
les " yaourts " ou les " fromages " au soja (type
sojami) peuvent remédier à cet inconvénient dans
le cas des régimes végétariens stricts.
Enfin, autre fait peu connu, d'autres végétaux, tels que
les lentilles** apportent, à quantité égale, plus
de fer absorbé que certaines viandes (veau et agneau) ! Ces données
sont d'autant plus intéressantes qu'elles émanent du livre
du Dr J-M Bourre "Le vrai savoir fer..." écrit à
la gloire de la charcuterie, donc à priori peu enclin aux préceptes
du végétarisme[11].
En guise de conclusion, et sans minimiser les risques de l'anémie,
je rappellerai simplement que les principales causes d'anémie sont
attribuées aux carences de fuite (via des pertes intestinales occultes,
des règles abondantes, etc.), mais également aux carences
d'absorption et d'utilisation, causes pour lesquelles une modification
du régime alimentaire reste dans tous les cas sans effet correctif.
La carence d'apport (alimentaire), sur laquelle l'accent est si souvent
mis, ne constitue donc qu'une cause parmi d'autres : son invocation fréquente
et insistante n'en paraît donc que plus suspecte.
Hervé Berbille, Ingénieur agro-alimentaire
*Radicaux libres : molécules hautement réactives
capables d'endommager l'ADN, les protéines et les acides gras de
l'organisme. Les radicaux libres sont générés par
les réactions énergétiques mais également
la pollution, le rayonnement solaire, le tabagisme, etc. Ces réactions,
dites d'oxydation, entraînent des cancers, les maladies cardio-vasculaires,
la sénescence, etc. L'organisme s'en protège grâce
à des enzymes et certains nutriments (polyphénols, vitamines
C et E, caroténoïdes).
** légumineuse à la fois bonne pour le goût, bonne
pour la santé, bonne pour l'environnement (les légumineuse
produisent elles-mêmes leur engrais azoté) et bon marché
!
Références
[1] selon l'expression du Dr. Jean-Paul Curtay in "Encyclopédie
des vitamines...", Hachette.
[2] Bacon BR et al., Lipid peroxydallon and associated
hepatic organelle dysfunction in iron overload in CSOMOS G. et al., Free
radicals and the liver, Berlin-New York, Springer Verlag (1992); 63-76.
[3] Esen A et al., Serum ferritin : a tumor marker for
renal cell carcinoma. The journal of urology (1991); 145:1134-1137.
[4] Youdim MBH et al., Is Parkinson's a progressive siderosis
of substantia nigra resulting in iron and melanin induced neurodegeneration
? Acta Neurol. Scand. (1989); 126 : 47-54.
[5] Jellinger K et aI., Brain iron and ferritin in Parkinson's
and Alzheimer 's diseases. J. Neural. Transm. (1990); 2: 327-340.
[6] Sullivan JL, Iron and the sex diference in heart disease
risk. Lancet(1981) ; june 13: 1293-1294.
[7] American Journal of Clinical Nutrition, 1999, 69 :
1231-1236.
[8] Circulation, 1997, 96 (10): 3300-3307.
[9] in Sciences et Avenir ; sept 1996, p.49.
[10] Chamorro G et aI., Update in thepharmacology and
toxicology of Spirulina. 4ème Colloque Européen d'Ethnopharmacologie
; mai 2000.
[11] Bourre JM, " Le vrai savoir fer...", Editions
du Rocher; 1996, p.52
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