Propos de table : la raison et la ration
Jean-Yves Cariou

Article extrait du Journal Alliance Végétarienne n° 66 - Hiver 2001

[ Note : Cet article est paru dans la revue Les Cahiers Rationalistes n°551 de mars-avril 2001, en pages 16 à 22 (publication de l'Union Rationaliste - 14, rue de l'Ecole Polytechnique - 75005 Paris - Tél. 01 46 33 03 50).

De prime abord, son propos vous surprendra peut-être car, a priori, il n'est pas une incitation au végétarisme, mais à la cohérence rationnelle dans les comportements. Pour résumer : si vous voulez quand même être carnivores bien qu'il soit connu que ce n'est pas une nécessité pour vivre, alors vous ne devriez pas vous sentir choqués par l'idée de manger des chiens, des chats ou des chimpanzés, ni par les conditions d'élevage ou d'abattage des animaux, ni par leur maltraitance dans la chasse ou la corrida, ni par le problème de la faim dans le Tiers-Monde, etc…car toutes ces questions ont un lien logique avec votre alimentation carnée. Donc, si vous voulez rester rationnel et cohérent, ou bien acceptez en conscience tout cela, ou bien rejetez tout en bloc. L'article s'adresse en effet à des supposés rationalistes, pour lesquels raison et cohérence devraient être des aspects fondamentaux de la pensée.
A bien considérer, toutefois, l'article m'apparaît comme un sérieux appel au végétarisme, car on ne voit pas au nom de quelle rationalité on pourrait " accepter en conscience tout cela " ; ni au nom de quelle logique on pourrait faire son marché dans l'éthique comme en un magasin, en ne prenant de-ci de-là que les valeurs morales qui nous intéressent.
Ainsi, comme les Suppléments visent à donner des informations originales, cet article y trouve naturellement sa place : il a le mérite d'avoir une approche factuelle, chiffrée et pragmatique, il a le végétarisme pour conclusion implicite, et il fait découvrir un état des réflexions sur l'animal dans le milieu de la pensée rationaliste, ce qui n'est pas son moindre intérêt.

André Méry ]


La crédibilité du rationaliste a un prix.

Une des exigences fondamentales de l'exercice de la raison est la cohérence.Une autre est la constance : on ne peut, sans se déjuger, mettre la raison en avant là où elle nous sert, et l'abandonner là où elle nous gène.

Ratio et ratio : au-delà de l'étymologie commune, l'alimentation est un domaine de choix pour la raison, puisqu'il en permet un exercice quotidien, comme il convient pour tout bon entretien. On enseigne même, en biologie, l'" alimentation rationnelle de l'homme ", et un ouvrage récent édité par Pour la Science qualifie le choix par l'Homme de sa source protéique de choix " peu rationnel "[1]

En ces périodes de vache folle, dont on ne sait si elles sont… Génétiquement Modifiées (par le prion), les comportements peu rationnels des consommateurs répondent aux pratiques peu raisonnables des producteurs et il est, plus encore peut-être que d'habitude, du devoir d'un esprit rationnel de s'interroger sur des pratiques quotidiennes, au premier rang desquelles les siennes.

On a un peu partout crié au fou quand on a su que l'on avait, contre nature, rendu carnivores nos braves vaches herbivores. Une petite entreprise artisanale, promise à un bel avenir, propose une approche novatrice, réfléchie et rationnelle : plutôt que de courir de graves dangers en consommant des herbivores rendus malades, adressons-nous à des carnivores présentant le double avantage de s'être mis sous la dent un peu de tout depuis des millénaires sans le moindre trouble, et d'être déjà élevés par l'Homme sans que les multiples contacts n'aient jamais provoqué de problèmes sanitaires. Ainsi, dans des conditions de sécurité au-dessus de tout soupçon, cette entreprise familiale propose-t-elle, directement à la ferme ou via son site Internet déjà surchargé de commandes, des steaks de chien et des contre-filets de chat, ainsi que toute une gamme de produits originaux provenant de la chair de ces animaux, comme le saucisson mixte (70% de chien et 30% de chat), la saucisse de chat angora judicieusement baptisée " hot-cat ", ou encore le succulent, mais encore un peu cher, jambon dégraissé de siamois en lames extra-fines. On trouve d'ailleurs en ligne sur le site les recettes de la fricassée de pékinois, des têtes de chatons ravigote ou du dalmatien au sang, ainsi qu'un lien avec un site apparenté qui, selon une autre approche, propose des brochettes d'écureuil, des tournedos de ouistitis et même, si on en a les moyens et la patience (car l'élevage est encore peu productif et les commandes doivent être groupées), de savoureuses pièces de chimpanzé.

Si la vision de toutes ces bonnes choses dans votre assiette vous choque, tandis qu'un morceau de vache, de porc, de cheval ou de gibier n'a d'autre effet que de vous faire saliver ou, éventuellement, de vous inquiéter pour votre propre santé, alors votre comportement n'est pas rationnel. Comment, en effet, allez-vous justifier votre éventuelle aversion pour la consommation de félidés, de canidés ou de primates qui seraient élevés à cette fin, et dont le sort vous préoccupe, tandis que vous indiffère celui des bovidés, suidés et autres équidés ?

Quelle réflexion véritablement rationnelle peut-on, dès lors, proposer ?

L'alimentation humaine présente différents aspects :
- un aspect primordial, biologique : la couverture les besoins quantitatifs et qualitatifs de l'organisme.
- un aspect hédoniste : la recherche du plaisir dans l'alimentation - art culinaire, gastronomie, convivialité…
- un aspect culturel : habitudes alimentaires liées aux régions, aux époques, aux croyances, aux soucis esthétiques…
- plus récemment, un aspect " préventif " liés à la santé (maladies cardio-vasculaires, cancers, diabètes corrélés à la surconsommation de viande, graisses et sucres ; veaux aux hormones ; crise de la vache folle), à l'environnement (produits " bio "), ou aux deux (peur des OGM…).
- un aspect éthique enfin : s'il n'apparaît pas de prime abord, masqué par les précédents, il se révèle dès que l'on se demande ce qu'il convient le mieux de consommer, pour renouveler les matières qui composent un humain : si l'on fait abstraction de toute préoccupation éthique, on peut se dire que c'est un autre humain, en bonne santé (jusqu'alors), qui représente la source la plus appropriée de toutes les molécules nécessaires…

Même si ce n'est pas si " simple " et que les cannibales semblent avoir à peu près disparu, il n'en demeure pas moins qu'il convient de s'interroger sur les conséquences de nos choix alimentaires :

- prise en compte de la souffrance animale dans l'élevage, le transport et la mise à mort ; justification même de cette mise à mort - est-il bien rationnel de tuer certains Mammifères alors que d'autres ont droit à nos caresses ? Est-ce, au moins, nécessaire ?
- gâchis de la transformation de protéines végétales en protéines animales (90 % de pertes si l'Homme consomme un herbivore, 99% s'il consomme un carnivore de premier ordre…) ;
- nutrition du bétail occidental en denrées vivrières (un poisson pêché sur trois au moins et, selon l'O.C.D.E., la quasi-totalité des céréales échangées entre pays riches servent à nourrir les animaux : " qu'on le veuille ou non, sur le marché international des grains, le bétail des pays riches, notre bétail, est en concurrence avec les hommes, les femmes et les enfants du tiers-monde. Globalement, et de façon approximative, on peut estimer que chaque année, le bétail européen consomme quelque 16 millions de tonnes de produits alimentaires en provenance du tiers-monde. Tout se passe comme si chaque consommateur européen, par veaux, vaches, cochons, poulets interposés, récoltait à son profit 60 kilos d'équivalent-céréales sur un lopin de terre d'environ 300 m2 situé dans le tiers-monde ! (…) Il ne faut plus faire brouter le champ du pauvre par la vache du riche "[2] . Résumé d'une manière plus lapidaire encore par Joël de Rosnay : " Quiconque se met à table devant un steak de 200 g a autour de lui trente à quarante "fantômes" ayant devant eux une assiette vide. Cet exemple illustre le coût en protéines nécessaire pour fabriquer 200 g de viande : chacune des trente à quarante personnes aurait droit à un plat de céréales lui donnant une ration protéique convenable "[3] ).

Ainsi, contrairement à une croyance largement répandue et entretenue, on trouve déjà tout ce qui nous est nécessaire chez les seuls végétaux. C'est ce qu'indique la connaissance, et que doit prendre en compte la raison. Si une bonne partie de l'alimentation habituelle comporte aussi des animaux, c'est pour des causes historiques et par choix gustatif, mais ce n'est pas une nécessité.

La raison nous fait considérer, depuis Darwin au moins, l'Homme comme un animal issu de l'évolution des espèces. Un très proche parent de l'animal Lucy, et très proche aussi, comme le montre la génétique, des autres grands singes actuels. La raison, qui ne peut souscrire à l'idée de la création de l'Homme par Dieu à son image, effrite la barrière longtemps dressée par l'Homme-projet divin face à l'animal, objet vain, corvéable et sacrifiable à merci. La raison nous conduit à considérer, contrairement à Descartes, l'animal comme sujet sensible et souffrant - au moins pour ce qui est des Vertébrés et, probablement, des Invertébrés à système nerveux céphalisé, tels les Céphalopodes. Elle nous enseigne que les Chimpanzés présentent une quarantaine de comportements pouvant être qualifiés de " culturels ", variant d'une population à l'autre [4], et qu'ils sont capables, " comme de nombreux autres animaux ", de construire des raisonnements complexes, de planifier des actions, et d'utiliser des outils "[5] .

Ainsi, l'exercice de la raison ne peut que conduire un esprit réfléchi et lucide aux conclusions suivantes, concernant la plupart des animaux destinés à l'alimentation :

- ont-ils des capacités cognitives ? La réponse est oui.
- peuvent-ils souffrir ? La réponse est oui (la loi n° 76-629 du 10.07.76 le reconnaît même).
- vivent-ils dans des conditions d'élevage évitant les souffrances ? En élevage intensif, de loin le plus répandu, la réponse est clairement non : espace très réduit que l'animal ne peut quitter (poule : 450 cm2 [une feuille A4 en fait 624] ; veau : 2 m2, attaché à l'obscurité (il ne doit pas bouger pour être anémié, le consommateur voulant une escalope blanche), truies également attachées et partageant avec les veaux les troubles du comportement et de graves problèmes de boiterie ; stéréotypies ; stress ; caudophagie chez les porcs (les truies se mordent aussi la vulve et les oreilles) ; piquage suivi de cannibalisme, panique et hystérie pour les poules, faisans, cailles, canards [6] ; troubles que l'on " corrige " par des mutilations sans anesthésie (caudectomie, déphalangeage, débecquage (suivi d'une douleur permanente), écornage, castration) [7]et par l'administration (peu efficace) d'anxiolytiques et de neuroleptiques ; troubles physiologiques (gastriques, cardio-vasculaires, " maladie du gros cou " et entéro-toxémie (causant 20% de mortalité) pour les oies et canards gavés par une alimentation forcée (l'équivalent pour l'Homme de 13 kg de pâtes par jour) plaçant leur foie en état de dégénérescence cirrhotique stéatosique, dit " foie gras " [8].
- " sous-produit " indésirable des élevages de volailles, les poussins mâles, 50 millions par an en France, sont fréquemment entassés vivants dans des sacs plastiques sur lesquels passe un bulldozer (Jean-Michel Faure, INRA, juillet 1994) [9].
- sont-ils transportés dans des conditions évitant les souffrances ? La réponse est souvent non, et les images que vous avez probablement en tête ne datent malheureusement pas d'un autre âge. Je vous passe les exemples qui sont tout aussi nombreux que pour l'élevage : il suffit de savoir que moins de 20% des transports s'effectuent à peu près correctement - animaux arrivant blessés, malades ou morts, souvent de soif - notamment lors des grèves des transports ou des douaniers, où les camions serrés en longues files ne peuvent être ouverts, quand le sort des animaux transportés n'est pas plus simplement réglé encore comme en 1991 quand des éleveurs français en colère contre les importations anglaises de moutons ont brûlé vifs les animaux, enfermés dans les camions.
- sont-ils déchargés dans des conditions évitant les souffrances ? Vous avez deviné la réponse.
- sont-ils, au moins, abattus correctement ? Rarement, ainsi que le révèle un entretien entre un directeur de l'abattoir " modèle " de Chambéry, un éleveur et un enquêteur de l'OABA (Œuvre d'Assistance aux Bêtes d'Abattoir) [10]: coups violents, cannes électriques enfoncées dans l'anus, dans le vagin des vaches, ou appliquées sur les yeux ou les naseaux… pour les faire se déplacer (" je le vois à chaque fois " rapporte l'enquêteur), personnel peu qualifié infligeant des blessures graves au pistolet à tige perforante (vaches, chevaux…), se servant mal des pinces à électronarcose (porcs, moutons…), envoyant un courant trop faible (pour ne pas occasionner d'hématomes) à des animaux se réveillant suspendus au poste de saignée… Les plaintes déposées par l'enquêteur (pas par le public : les abattoirs lui sont interdits…) auprès du Procureur de la République sont " classées neuf fois sur dix. (…) En France, rendement et rentabilité ne riment pas avec respect ".

Venons-en aux questions cruciales :
¨ Est-il nécessaire de mettre à mort des animaux pour se nourrir ? La réponse est non.

¨ Trouve-t-on tous les acides aminés indispensables dans des aliments d'origine végétale ? La réponse est oui (et même, plus facilement encore, dans le blanc d'œuf dont l'obtention ne nécessite ni abattage, ni élevage en batterie) [11].

¨ Pourrais-tu, toi-même, comme tu le fais probablement faire par tes choix alimentaires, tirer au pistolet à tige perforante dans la tête d'une vache, ou manier la pince à électronarcose sur un porc, sachant que ce n'est pas nécessaire à ton alimentation, mais que ce sera agréable à ton palais ? La réponse t'appartient.

Si tu ne t'en sens pas capable, alors il y a un problème de cohérence, à moins de frôler l'hypocrisie en prétendant n'être pour rien dans la mort des " animaux que nous chassons sur les rayons des supermarchés ", comme le dit Desmond Morris [12]. Si tu en es capable, tu y gagnes en cohérence, mais alors il te faut en conscience faire passer ton plaisir avant leur souffrance et leur mise à mort : nous ne partageons tout simplement pas les mêmes valeurs.

Seulement, maintenir cette cohérence va être difficile : te voilà contraint de juger comme n'ayant rien de scandaleux toutes les circonstances où la souffrance et/ou la mort de l'animal ne sont rien devant le plaisir humain : chasse, corrida… ou encore tout mauvais traitement gratuit qui ferait plaisir à son auteur, sans même avoir l'excuse cartésienne de Malebranche envoyant son pied dans le ventre d'une chienne gravide sous les yeux de Fontenelle atterré.

Et si la cohérence n'est pas maintenue, quelle crédibilité conserve la dénonciation d'autres domaines irrationnels : pseudosciences, croyances… ?

Voilà, me semble-t-il, un thème qui offre un bon moyen de mettre à l'épreuve la rigueur d'un interlocuteur : va-t-il se retrancher, pour justifier un comportement irrationnel, derrière ce que Georges Chapouthier [13] nomme des alibis : " ce n'est pas moi qui tue " ; " si je n'avais que ça à manger, je le ferai… " ; ou prétexter le " poids " des habitudes et les exigences de la convivialité ?…

Car bien entendu on attend d'un rationaliste rigoureux et crédible autre chose que des propos dilatoires et l'on ne peut imaginer qu'il se satisfera de ne pas répondre et de n'y plus penser, fermant les yeux quand les dents de sa fourchette s'enfoncent dans un muscle dont le sang n'aurait rien à voir avec celui qui coule dans ses propres veines.

[1]. L'homme et l'animal, Cl. Combes et Ch. Guitton, Pour la Science 1999, p. 135.
[2]Vaincre la faim, c'est possible, J-Y Carfantan (professeur en Économie Internationale) et Ch. Condamines (professeur de Sciences Politiques) - Points-Seuil n°120.
[3]. La Malbouffe, Stella et Joël de Rosnay, Ed. Seuil., 1981. Sylvie Brunel, dans Ceux qui vont mourir de faim (Seuil, 1997) précise que la disponibilité alimentaire mondiale est suffisante même avec la consommation de denrées vivrières par le bétail. Elle ne pourrait néanmoins qu'être accrue par une réduction du " gaspillage protéique ".
[4]. Étude publiée dans Nature, citée par François Marchal, " Qu'est-ce qui fait l'homme ? ". Science & Vie, n°986, novembre 1999.
[5]. " Existe-t-il une pensée sans langage ? " Dominique Laplane (Université Paris-VI), La Recherche, n°325, novembre 1999.
[6]. Le stress en élevage intensif, R. Dantzer et P. Mormède, Masson, 1979 ; La souffrance animale ou l'étude objective du bien-être animal, M.S. Dawkins, 1980, trad. et adapté par R. Dantzer, Ed. du point vétérinaire, 1983 ; L'animal dans les pratiques de consommation, Florence Burgat, Que Sais-je ?, n°374, PUF, 1995.
[7]. Rapport du député Pierre Micaud à la demande du Premier Ministre : L'homme et l'animal, La Documentation française, 1980.
[8] L'animal dans les pratiques de consommation, Florence Burgat, PUF, Que Sais-je ? n°374, 1995
[9] cf note 8.
[10]. France-Inter, mars 1995.
[11]. Valeur biologique des protéines : œuf 100, viande-poisson-fromage 75, soja 70, autres légumineuses et céréales 35-50.
[12]. Des animaux et des hommes, D. Morris, professeur de Sociologie à l'Université d'Oxford - Ed. Calmann-Lévy, 1992.
[13]. Les droits de l 'animal, G. Chapouthier, Que sais-je ?, n°2670, PUF 1992.

 

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