Supplément au n° 62 d’Alliance Végétarienne

« Le radeau de la B12 »

La question de la vitamine B12 prend un intérêt particulier dans toute discussion sur les régimes végétariens car cette vitamine n’apparaît pas présente de façon significative dans les végétaux. C’est donc un des arguments que les détracteurs du végétarisme opposent systématiquement à ses partisans stricts, les végétaliens : comment peut-on être végétalien et non carencé ? En réalité, s’il faut vraiment faire attention lorsqu’on n’accepte aucun produit d’origine animale, ce ne sont pas les végétaliens qui risquent le plus de souffrir de carences, ce sont les personnes âgées qui absorbent moins facilement la B12.

La vitamine B12 fait partie du groupe des cobalamines, un ensemble de molécules centrées sur un atome de cobalt. C’est une molécule importante intervenant dans de nombreux domaines, et dont le rôle central est d’être impliquée dans la synthèse de l’ADN, le constituant des chromosomes des noyaux des cellules :

Action sur la synthèse de l'ADN
Métabolisme de certains acides aminés et acides gras
Croissance et division cellulaires
Maintien du fourreau entourant les fibres nerveuses (myéline)
Formation et maturation des globules rouges

Provenance

Important : La vitamine B12 est synthétisée exclusivement par des bactéries présentes dans le sol et chez les animaux.

                     Chez les végétaux, la présence de B12 n’est que fortuite et due à des contaminations par des bactéries du sol. Ces bactéries sont normalement présentes à la surface des végétaux mais, occasionnellement, peuvent aussi se trouver à l’intérieur, comme dans le cas de certaines légumineuses où des bactéries du genre rhizobium, qui vivent dans les nodules, produisent un peu de B12.

                     Chez les animaux, la B12 est synthétisée par les bactéries de la flore intestinale ; elle est fortement présente chez les ruminants (mais aussi chez les autres animaux y compris les poissons). La B12 des produits animaux provient donc essentiellement de l’activité des bactéries endogènes, l’apport par les végétaux étant extrêmement réduit (rappel : les plantes ne contiennent pas de B12, sauf en cas de contamination par les bactéries du sol).

                     Chez les humains, de la B12 est fabriquée par les bactéries du côlon (partie médiane du gros intestin), mais la zone d’absorption possible se situe en amont, dans l’iléon (partie terminale de l’intestin grêle). Donc, sauf cas particuliers encore sujets à caution (présence de faibles quantités de bactéries productrices dans l’iléon ou même dans la bouche), les humains doivent trouver la totalité de leur B12 par des apports alimentaires ou des supplémentations.

Absorption et mise à disposition

Dans l’estomac, la B12 apportée par l’alimentation est détachée des protéines qui l’entourent sous l’action de l’acide gastrique, puis est liée à une molécule spécifique synthétisée par l’estomac, appelée « facteur intrinsèque » de Castle. Ce complexe est transporté dans l’iléon, où il interagit avec des récepteurs spécifiques de la paroi intestinale. La vitamine B12 passe alors dans le circuit sanguin pour être ensuite stockée principalement dans le foie (jusqu’à 90 % du stock corporel). Elle est re-transportée dans le flux sanguin par une protéine spécifique d’origine hépatique, la transcobalamine ; Il existe aussi un cycle journalier d’excrétion de la B12 dans la bile (de 3 à 8 µg) et de réabsorption par l’iléon.

Réserves

Chez les humains, la réserve hépatique peut être considérable : jusqu’à 10 mg (généralement de 2 à 5). Selon les besoins journaliers, ceci permet de nombreuses années d’utilisation sans apport extérieur.

Le tableau suivant donne une idée de la durée du stock hépatique (sans apport extérieur), par rapport à divers besoins métaboliques journaliers :

Stocks (mg) Besoins (µg/j)
Réserves suffisantes pour (années)
 
 

1

                           

5-6 ans

2

2

                           

2-3 ans

 

3

                           

1-2 ans

 

1

                           

8 ans

3

2

                           

4 ans

 

3

                           

2-3 ans

 

1

                           

11 ans

4

2

                           

5-6 ans

 

3

                           

3-4 ans

 

1

                           

13-14 ans

5

2

                           

6-7 ans

 

3

                           

4-5 ans

 

Cas de carences chez des végétaliens

Les carences d’apport en B12 restent exceptionnelles chez les végétaliens qui, en règle générale, sont tout à fait conscients de l’importance d’un apport adéquat. Les cas rapportés dans la littérature médicale concernent essentiellement des sujets ayant des habitudes alimentaires très particulières : refus de suppléments vitaminiques ou d’aliments enrichis, usage de laits végétaux de fabrication personnelle mais inadéquate, ou règles alimentaires fixées par les responsables de communautés religieuses marginales.

On pourrait objecter qu’il n’y a aucune raison pour que tous les cas aient été recensés et publiés dans la presse médicale mais, d’un autre côté, il reste remarquable que le phénomène soit suffisamment rare pour que même des cas isolés aient mérité de faire l’objet d’une publication scientifique. Le fait est que des milliers de personnes et d’enfants ont vécu sans problèmes liés à la B12, tout en suivant une alimentation végétalienne.

Causes de carence

La plupart des cas de carence se produisent non pas chez les végétaliens mais dans la population en général et reflètent la présence de problèmes gastro-intestinaux.

En cas de doute, il est nécessaire de faire contrôler le taux de B12 ; par exemple 

Soit en dosant directement

 la vitamine dans le plasma sanguin

Soit en dosant dans l’urine une molécule intervenant dans le métabolisme de la B12, l’acide méthylmalonique

Norme

Déficience

Norme

Déficience

> 0,2 µg/litre

£ 0,2 µg/litre

de 0 à 3,5 mg/jour

> 3,5 mg/jour

Les causes de carence sont multiples :

A noter : La majorité des cas de carence observés se produisent chez des personnes âgées chez qui la capacité à absorber la B12 est altérée, du fait que la sécrétion gastrique du facteur intrinsèque diminue normalement avec l’âge (conduisant à la maladie de Biermer).

Effets des carences

Une déficience en B12 entraîne des anémies dites « mégaloblastiques » (réduction du nombre des globules rouges et présence de mégaloblastes dans la moelle épinière). L’anémie dite « pernicieuse » ou maladie de Biermer provient du manque de sécrétion gastrique du facteur intrinsèque ; elle touche environ 1% de la population après 60 ans. Outre l’atteinte du système de formation des hématies, les déficiences peuvent causer des désordres neurologiques graves et irréversibles, par démyélinisation des neurones.

Parmi les symptômes de déficience, on trouve :

Attention : Le métabolisme de la B12 est intimement lié à celui de l’acide folique (vitamines B9 et assimilées). De fortes doses d’acide folique (typique des régimes végétariens, car la molécule est présente dans beaucoup de végétaux) peuvent contrecarrer les manifestations anémiques d’une déficience en B12 et masquer la gravité des atteintes neurologiques.

Important : Beaucoup de personnes âgées chez lesquelles on porte un diagnostic de « sénilité » souffrent certainement d’un manque de vitamine B12. Comme les atteintes du système nerveux peuvent être dissociées des atteintes du système sanguin, il faut envisager une déficience en B12 chez les personnes âgées souffrant de désordres du domaine neurologique, même en l’absence d’anémie manifeste, en particulier en présence d’une détérioration des facultés cognitives

Groupes particuliers à surveiller

·         Les femmes enceintes ont besoin de davantage de B12 pour permettre l’augmentation du volume sanguin et les multiplications cellulaires construisant l’enfant.

·         Les femmes allaitantes également, car les réserves propres au bébé ne suffisent pas à ses besoins.

·         Chez les végétaliens, les sujets à surveiller sont les bébés nourris exclusivement au sein par une mère présentant elle-même une carence en B12, et les adultes végétaliens de longue date ne contrôlant pas leur alimentation.

Grossesse et allaitement

  • Durant la grossesse, la B12 circulant dans le sang maternel est transportée vers le placenta où elle se concentre ; ce dernier la délivre ensuite petit à petit puis dans les tissus fœtaux.

  • Le fœtus accumule sa B12 principalement à partir des apports nutritionnels de la mère et non pas à partir du stock que celle-ci possède déjà. C’est pourquoi un apport régulier et supplémentaire de B12 est important durant la grossesse : c’est la vitamine récemment absorbée qui est délivrée au fœtus, car cette vitamine est transférée préférentiellement aux tissus placentaires et non pas aux tissus maternels.

  • Durant l’allaitement, le nourrisson satisfait à ses besoins métaboliques en B12 en utilisant le stock construit in utero et la B12 présente dans le lait de sa mère. On estime – comme lors de la grossesse – qu’il accumule sa B12 principalement à partir de l’apport journalier de la mère.

 
  •   En cas d’alimentation insuffisante en B12, les stocks maternels sont sollicités, mais les données indiquent que cette voie n’est pas efficace pour constituer les réserves du fœtus : si la mère ne se supplémente pas, le bébé peut donc naître avec un stock hépatique faible.

  • On a constaté que même chez des végétaliennes de date récente, la teneur du lait en B12 était diminuée par rapport aux normes (alors que leur stock corporel n’avait pu être sérieusement entamé). Cela suggère que la B12 présente dans le lait maternel provient principalement de l’apport nutritionnel courant de la mère, et accessoirement de son propre stock.

  • Par conséquent, une supplémentation durant l’allaitement apparaît nécessaire : si le taux de B12 dans le lait maternel est trop faible, l’enfant peut épuiser son stock personnel en quelques mois et développer des symptômes de carence.


  Pour résumer : des symptômes de carence vont apparaître au cours de la première année si le stockage in utero et l’apport par le lait maternel ont été faibles. Un apport supplémentaire de B12 ndispensable pour toute femme enceinte ou allaitant.

Le végétalisme sans supplémentation lors de ces périodes peut être dangereux pour l’enfant.

Carences chez le petit enfant

Le schéma général peut être ainsi résumé chez le petit enfant :

La B12 dans les plantes

La B12 n’est pas produite par les végétaux : elle est apportée par les bactéries se trouvant à la surface.

Attention : Ces sources végétales ne sont pas fiables. En particulier, les progrès de l’hygiène alimentaire ont réduit drastiquement la disponibilité en B12 provenant des plantes.

Vitamine B12 et analogues inactifs

La mesure de la quantité de B12 active dans les aliments est compliquée par le fait qu’elle s’y présente mélangée à des molécules analogues, variant par les groupes moléculaires liés à l’atome de cobalt, et qui ne sont au mieux pas utilisables par l’organisme humain.

Les premières techniques de mesure évaluaient le taux de croissance de certaines bactéries sur un extrait de l’aliment ; par la suite, on s’est aperçu que ces bactéries se développaient aussi bien sur la B12 active que sur les analogues ; les quantités mesurées par ces méthodes conduisaient donc à des urévaluations importantes.

 

La technique moderne dite de « dosage isotopique différentiel » permet de mesurer la seule B12 active ; cette méthode a indiqué dans de nombreux aliments (algues comestibles, spiruline, produits à base de soja) des quantités bien plus faibles de B12 assimilable.

 

 

 

 

 

 

Attention : Les produits fermentés (miso, tempeh, etc.), les algues (spiruline, etc.), les graines germées, ne sont pas des sources fiables de vitamine B12 active, sauf en cas de contamination par des bactéries (par ex. : méthodes traditionnelles de fabrication).

Apports recommandés

Du fait que la B12 est très facilement stockée dans l’organisme, on estime que de faibles apports journaliers sont suffisants. Les apports recommandés (variables) prévoient en général de fortes marges de sécurité (il est possible que chez l’adulte, les besoins en B12 soient inférieurs à 1 µg/jour). Les mégadoses sont inutiles (sauf en cas de carences résultant d’une maladie) ; l’absorption maximale intestinale chez l’adulte normal est de quelques µg/jour.

Le tableau suivant indique des plages de valeurs en µg/jour :

        0,5 1    1,5 2 2,5 3 3,5 4  
                                                                                   

0-1 an

                                                                               

0,3-1

1-2 ans

                                                                               

0,5-1

2-3 ans

                                                                               

0,6-1

3-4 ans

                                                                               

0,6-2

4-7 ans

                                                                               

0,8-2

7-10 ans

                                                                               

1-2

+ 10 ans

                                                                               

1-3

Grossesse Allaitement                                                                                

2-4

 

 

On peut établir une recommandation « moyenne » sous la forme simplifiée suivante :

Âge :

< 1 an

1 an – 5 ans

5 ans – 10 ans

10 ans et +

Grossesse Allaitement

µg/jour :

0,5

1

1,5

2

3

Fabrication industrielle

Attention : Les levures alimentaires ne produisent pas par elles-mêmes de la B12 assimilable en quantité appréciable. La B12 trouvée dans les préparations à base de levures provient essentiellemeny du milieu enrichi sur lequel ont poussé les levures.

Un peu d’histoire ?

Les premiers cas de ce qui allait s’appeler « anémie pernicieuse » (terme créé en 1872 par Biermer pour désigner une conséquence des déficiences en B12) ont été médicalement décrits dans les années 1820. Il fallut attendre 1926 pour que deux chercheurs américains, George Minot et William Murphy, montrent que le foie contient un facteur curatif et que l’on pouvait, en le rajoutant à l’alimentation, guérir l’anémie pernicieuse. Malgré les réticences du milieu médical qui ne croyait pas que l’anémie pernicieuse puisse être causée par quelque chose d’aussi simple qu’une carence alimentaire, Minot et Murphy persévérèrent et publièrent leurs résultats en 1926. En 1928, le biochimiste Edwin Cohn réussit à purifier et condenser des extraits de foie pouvant être soit consommés soit injectés par voie intramusculaire. Ce facteur curatif présent dans le foie, qui reçut ensuite le nom de vitamine B12, fut purifié et isolé en 1948. Sa structure très complexe fut définitivement élucidée au début des années 1960 par l’équipe de cristallographie aux rayons X de Dorothy Hodgkin à Oxford. La Découverte de la B12 est une longue histoire qui donna lieu à plusieurs prix Nobel (Minot et Murphy en 1934, Hodgkin en 1964 et d’autres)

Ou trouver de la B12 ?

·         Pour les végétariens, dans les œufs et les produits laitiers :

Lait / yoghourts

Fromages

Œufs

0,25 – 0,50 µµg / 100 g

1 – 3 µg / 100 g

0,5 – 1,5 µg / 100 g

·         Pour les végétaliens :

Les sources fiables sont celles enrichies par la vitamine de fabrication industrielle : il s’agit alors de la forme active. Malheureusement, cette précision n’apparaît pas sur les produits (du moins en France…) ; Ceci étant, voici les résultats d’un parcours (non exhaustif) en oct. 2000 (B12 en µg / 100g) :

Dans un supermarché d’une chaîne courante :

- « Yaourt » au soja Sojasun ‘Céréales et fruits’ (0,15)

- Pain Turner aux 6 céréales (0,15)

- Produits Kellog’s : Choco Krispies (0,85), Frosties (0,85), Original corn flakes (0,85), Country store (0,65), Spécial fruits rouges (1,50), Nutfeast optima (0,65), Allbran (1,70)

- Produits Nestlé : Fitness (1,70), Fitness et fruits (1,30), autres (0,85 en général)

- Préparations instantanées : Supplex-cao (1,83), Supplex-café (1,19), Tonimalt ( 0,35), Ovomaltine (1,00).

Dans un magasin « bio » d’une chaîne courante :

- Lait aux amandes instantané « Lactamande » (0,50)

- Boisson aux plantes Floradix « Fer + Plantes » (0,60 / 10 mL)

- Abbaye de Sept-Fons : Germalt (0,43), Germacao ( 0,17)

- Levure Rapunzel « Bioreal » (1,00) Attention aux levures alimentaires : le taux de B12 indiqué peut être important, mais il faut être sûr qu’elles ont été cultivées sur un milieu enrichi en B12 ; sinon, elles ne constituent pas des sources fiables de B12. La levure « Bioreal » est sujette à caution.

- Dr Ritter : gel de froment complet (1,40)./p>

D’autres produits existent à l’étranger (Grande-Bretagne en particulier) mais sont plus difficilement rencontrés en France : laits de soja (1,5 µg à 3 µg / 100 mL), margarines (jusqu’à 5 µg / 100 g), protéines texturées de soja, hamburgers végétariens, etc.

Les personnes craignant malgré tout une carence devront faire appel à des spécialités pharmaceutiques apportant de la vitamine B12 ; ces produits se présentent sous forme de comprimés ou d’ampoules, dosés en général à 1000 µg ( !) : il est évident que sauf cas de carence grave, de telles doses sont inutiles. Quoi qu’il en soit, les prix sont tout à fait abordables : cela revient (selon les indications du Vidal 1999) à un peu plus d’1 F / jour pour les comprimés, et à 2 ou 3 F / jour pour les ampoules…

A noter : Il existe de nombreux laits de soja en poudre permettant de suppléer à l’allaitement maternel ; leur contenu en B12 est généralement de 0,2 µg / 100 mL de lait reconstitué ; compte tenu des quantités de lait recommandées, l’apport va de 1 µg / jour dès la naissance jusqu’à 2 µg / jour à partir de 6 mois.

A suivre

La vitamine B12 n’a pas livré tous ses secrets et la recherche continue à bon train. Une interrogation de la base médicale MEDLINE montre que le nombre d’articles liés de près ou de loin à la B12 ne cesse de croître : 8 % des articles s’y rapportant ont été publiés dans la décennie 60 et 38 % dans la décennie 90 ! [Note : on peut consulter MEDLINE sur le site internet http://www.ncbi.nlm.nih.gov/entrez/query.fcgi]

Bon vent au radeau de la B12

dans sa traversée

du vaste océan de la science

aux rivages

sans cesse repoussés… !

André MÉry – Novembre/2000

ALLIANCE VEGETARIENNE
www.vegetarisme.fr


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