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Article extrait du Journal Alliance Végétarienne
n° 70 - Hiver 2002
Nelly SARREMEJEANNE
Mes parents étaient de petits paysans de la
Basse-Ardèche. Ils vivotaient avec un troupeau de chèvres,
comme tout le monde là-bas. J'ai passé mon enfance et adolescence
parmi les chèvres et les chevreaux, que je considérais comme
des compagnons. Je rentrais de l'école, et j'allais "garder".
Lorsque le maquignon, vers Pâques, venait acheter les chevreaux,
je partais dans la nature, le cur chaviré.
Mes parents, partagés entre la nécessité et le cur,
ne tuaient cependant pas de chevreaux pour nous- mêmes.
Les jours qui suivaient, c'était pitié que d'entendre les
bêlements de certaines mères appeler leurs petits (il en
est des personnes animales comme des personnes humaines, certaines ont
un instinct maternel plus développé que d'autres).
A 18 ans, Bac en poche, j'ai voulu "rester au pays", et développer
le troupeau (c'était dans les années 70). Mais je n'avais
pas prévu que l'élevage à l'ancienne de mes parents
était révolu. Il était question maintenant de rentabilité,
donc de sélection, donc d'élimination. Ma vision sentimentale
et romantique de l'élevage s'est écroulée lorsque
j'ai dû envoyer à l'abattoir Junie, une Saanen de 10 ans,
trop vieille pour suivre le troupeau. La première (et dernière)
fois où j'ai dû traiter avec le maquignon pour la vente des
chevreaux, j'ai cru que j'allais mourir de chagrin en voyant comment il
les entassait sans ménagement dans des caisses grillagées.
Ils bêlaient et appelaient au secours, et moi, je devais recevoir
de l'argent (en essayant de ne pas me faire avoir), pour cet acte de barbarie
! L'élevage me ravalait au rang de nazi !
J'étais dans la situation psychologique d'une petite fille que
l'on obligeait à vendre son chien et son chat !
Une lente dépression s'en est suivie. On avait beau me dire qu'il
fallait faire une distinction entre les animaux de compagnie, et ceux
destinés à notre nourriture, je n'arrivais pas à
faire une séparation dans mon cur.
A l'évidence, j'étais trop sentimentale pour ce métier.
Je ne sais pas ce que je serais devenue si je n'avais pas rencontré
des végétariens qui m'ont parlé de la dignité
animale et de la possibilité de se nourrir sans verser le sang.
Je suis devenue végétarienne du jour au lendemain, avec
un grand soulagement intérieur ; le terrible dilemme s'est évanoui,
et j'ai changé complètement de vie.
J'ai 44 ans, et 21 ans de végétarisme au total. J'ai donné
naissance à un bébé végétarien qui
est devenue une superbe jeune fille, végétarienne elle aussi
par conviction personnelle.
J'ai eu la chance d'être suivie par un médecin sympathisant
de cette façon de se nourrir, et qui m'a accouchée à
la maison. J'ai ainsi échappé à beaucoup de pressions
; car si l'on accepte facilement qu'un adulte ne mange pas de viande,
bien peu l'acceptent pour une femme enceinte et pour un enfant ! Pourtant,
depuis sa naissance, aucun problème de santé... Je souhaite
à tous les enfants du monde d'être aussi pleins de vitalité
!
Cependant, je ne me sens pas totalement en accord avec moi-même
: j'essaye d'aller vers le végétalisme qui me paraît
plus cohérent. Je suis bien placée pour savoir que pour
avoir du lait, il faut tuer les petits.
Mais je ne suis pas au bout de mon chemin...
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