VIVRE SUR 2 TERRES, OU :
le végétarisme, c'est bien, mais encore…

Article extrait du Journal Alliance Végétarienne n° 72 - Eté 2003

La production mondiale de viande (et donc la consommation) a augmenté de façon quasi-linéaire depuis le début des années 60, atteignant 230 millions de tonnes (MT) environ en 1999 et 2000. Lorsqu'on y regarde de plus près, toutefois, on s'aperçoit que cette augmentation est essentiellement le fait de l'adoption progressive, par les pays en voie de développement (PVD), du modèle de consommation des pays riches, basé sur l'alimentation carnée (voir graphique). En effet, dans les pays développés, la production stagne autour de 100 MT/an depuis la fin des années 80 ; ce sont les PVD qui soutiennent l'accroissement de la production mondiale. La Chine, à cet égard, représente le meilleur exemple : entre 1960 et 1999, la production de viande y a été multipliée par 30 ! Cela ne reflète pas uniquement l'accroissement de la population. Les économistes ont coutume de dire que le développement va de pair avec un changement des habitudes alimentaires. Il se trouve que malheureusement, l'occident possède un tel attrait que ce changement s'effectue dans le sens d'une " singerie " de ses pires habitudes…

Le monde entier peut-il, petit à petit, en arriver à rejoindre le " modèle occidental " ? Les habitants des PVD peuvent-ils, petit à petit, en arriver à consommer autant de viande que l'on en consomme actuellement dans les pays développés ? On pourrait le craindre mais, en réalité, ce genre de catastrophe éthique et sanitaire n'apparaît pas possible. Notre Terre est trop petite pour cela.

En 1999, la superficie mondiale des terres solides était de 130,5 millions de kilomètres carrés (Mkm2), dont 49,6 Mkm2 de terres agricoles, parmi lesquels 37,6 Mkm2 étaient consacrés aux animaux (terres de pâturage de toutes sortes, plus terres cultivées servant à la production d'aliments pour le bétail). L'ensemble de cette superficie agricole permettait de produire, par habitant et par jour, au niveau mondial, la valeur de 47,4 grammes de protéines d'origine végétale, et de 27,9 grammes de protéines d'origine animale, pour un total de 75,30 grammes. La proportion de protéines d'origine animale était donc de 37,05 %, au niveau mondial. Or, pour les seuls pays développés, cette proportion était de 56,14 %.

Globalement, si l'on imaginait que les PVD soient au niveau de consommation des pays développés, cela reviendrait à dire que la proportion de protéines d'origine animale devrait être, au niveau mondial, la même que celle qu'elle est pour les pays développés, soit 56,14 %. Mais, pour augmenter cette proportion, il faudrait donc qu'il y ait davantage d'animaux, et donc davantage de terres agricoles consacrées aux animaux. Or, passer de 37,05 à 56,14 revient à multiplier par 1,52 !

On peut certainement imaginer divers moyens pour entasser toujours plus d'animaux sur la même superficie au sol et pour les nourrir de produits artificiels. Mais c'est un pari " technologique " risqué. Et, en ce domaine, la limite est peut-être déjà atteinte. Multiplier la proportion de protéines d'origine animale par 1,52 ne pourrait se faire, logiquement, qu'en augmentant d'autant le nombre d'animaux et la part de terres agricoles consacrées aux animaux. En d'autres termes, il faudrait leur consacrer 37,6 x 1,52 = 57,15 Mkm2… ce qui est supérieur à la totalité disponible sur Terre (49,6 Mkm2) !

Si l'on reprend ce raisonnement au niveau calorique, la situation apparaît encore plus critique. En effet, la superficie agricole terrestre permettait de produire en 1999, par habitant et par jour, au niveau mondial, la valeur de 2348 calories d'origine végétale, et de 460 calories d'origine animale, pour un total de 2808 calories. La proportion de calories d'origine animale était donc de 16,38 %, au niveau mondial. Or, pour les seuls pays développés, cette proportion était de 26,59 %. Pour passer de 16,38 % à 26,59 %, il faut multiplier par 1,62… Supposer que les PVD soient au niveau des pays développés revient à devoir attribuer aux animaux 37,6 x 1,62 = 60,91 Mkm2 de terres agricoles, bien plus qu'il n'en existe !

On voit qu'il faudrait donc disposer de plus d'une Terre et demi pour que chacun, à l'heure actuelle, puisse se voir attribuer une alimentation en produits animaux équivalente à celle dont disposent les habitants des pays développés à l'occidentale.

Et encore cette estimation n'est-elle basée que sur une moyenne de consommation pour l'ensemble des pays développés. Certains d'entre eux sont de très forts consommateurs de produits animaux et, si le monde entier voulait faire comme eux, ce n'est plus une Terre et demi qu'il faudrait, mais bien deux. Le tableau ci-joint résume par exemple la situation en France : plus d'un tiers des calories et près des deux-tiers des protéines étaient d'origine animale.

Pour passer en protéines de 37,05 % (niveau mondial) à 65,52 % (niveau français), il faut multiplier par 1,77. Et pour passer en calories de 16,38 % (niveau mondial) à 37,64 % (niveau français), il faut multiplier par 2,30… Finalement, dans l'ensemble, il faut multiplier par 2 !

C'est ainsi qu'il faudrait donc disposer de deux Terres pour que chacun, à l'heure actuelle, puisse se voir attribuer une alimentation en produits animaux équivalente à celle dont disposent les français.

Les univers parallèles existent bien dans la science fiction, mais la vie sur deux Terres à la fois n'est pas pour demain. Concrètement, l'alimentation basée sur les produits animaux, telle qu'on la rencontre dans les pays riches, devrait empêcher les pays pauvres d'accéder un jour au même niveau.

C'est tant mieux pour les animaux, évidemment, mais cette conclusion n'est pas sans conséquences. Certains mauvais esprits pourraient en déduire que nous, " gens des pays riches ", devrions devenir davantage végétariens afin de permettre aux " gens des pays pauvres " d'augmenter leur consommation de viande, d'œufs et de produits laitiers. Si, d'un pur point de vue économique, cela se tient, il est évident que ça ne fait pas l'affaire de l'éthique. Ce serait terrible de penser qu'en devenant végétarien, la viande que l'on ne consomme pas passe à quelqu'un d'autre, et qu'aucun animal n'est sauvé.

L'étude " China Study ", entreprise par les universités Cornell (USA) et Oxford (UK), a démarré en 1973, et a permis d'évaluer l'état sanitaire de la population chinoise en liaison avec l'alimentation. Plus de dix mille personnes ont été impliquées et les données sont si nombreuses que le Pr. Colin Campbell, qui a dirigé l'étude, estimait en 1990 que ce " laboratoire vivant " fournirait des résultats significatifs pendant 40 à 50 ans. Il a été mis en évidence que la modification de l'alimentation traditionnelle chinoise, pauvre en produits animaux et riche en fibres, est un facteur essentiel dans la dégradation de la santé. Le Pr. Campbell dit ainsi : " ne nous voilons pas la face, l'accès à la viande est un symbole de l'accès à un statut social. Ainsi [les chinois] commencent-ils à acheter et consommer ce genre de produits, et leur alimentation change très rapidement (…) Ce que nous voyons quand nous allons dans les zones urbaines, c'est un accroissement dramatique en juste quelques années de l'apport en graisses [animales]. Les taux de cholestérol s'envolent et soudain, vous voyez les cancers et les maladies cardiaques devenir dans les villes les tueurs numéro un et deux. Cela arrive rapidement, en une génération ou presque ". Pendant ce temps, la Banque Mondiale a récemment approuvé un prêt à la Chine de plus de 90 millions de dollars pour le développement … de centres d'engraissement du bétail et d'abattoirs… ! Sans commentaire.

Cela nous pend-il au nez ? Cela se produit-il à notre insu ? C'est difficile à dire mais - restons en France - le fait est que les exportations de viande de toute sorte ne sont pas négligeables (autour de 1,5 millions de tonnes par an actuellement). Il se trouve que depuis la fin des années 70, la part en protéines et en calories d'origine animale dans l'alimentation française reste globalement stable. Par conséquent, normalement, le cheptel des animaux de ferme n'aurait dû augmenter que pour refléter l'augmentation de la population. Or, entre 1979 et 2001, si la population s'est accrue d'environ 11 %, le cheptel, lui, s'est accru d'environ 30 % ! Et, dans le même temps, les exportations de viande en général ont quasiment triplé…

Que de plus en plus de bétail sorte de nos frontières n'est pas dû à un fantastique bond dans le nombre des végétariens (on le saurait), mais l'idée que si j'arrête de consommer des produits animaux, ces produits pourraient de toute façon partir à l'exportation, n'est pas une idée très plaisante. Le végétarisme, c'est bien, mais encore… ?

Encore faudrait-il pouvoir agir au niveau politique, afin que l'élevage des animaux diminue effectivement en conséquence de la montée du végétarisme, afin que les débouchés extérieurs ne servent pas d'exutoire à l'industrie de la viande, et afin que l'on n'exporte pas nos maladies cardiovasculaires, nos cancers du colon, ou nos athéroscléroses vers des pays qui en sont encore largement indemnes (voir encadré)… Face au mercantilisme qui ne voit dans la chair animale que des morceaux de viande et un moyen comme un autre de gagner de l'argent, nous ne sommes pas sortis de l'auberge. A quand un parti végétarien qui puisse influer politiquement sur la société ???

André Méry

NOTE : tous les chiffres de cet article sont tirés de la base de données de la FAO (Organisation des Nations-Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture) [http://www.fao.org - clic sur " Statistical Databases " puis sur " FAOSTAT - Agriculture "]. D'autres chiffres pourraient être obtenus à partir d'autres bases de données, mais l'intérêt de s'en tenir à une référence est de pouvoir faire des rapprochements qui ont un sens.

 

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