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Alliance Végétarienne N°51 - Mars 1998
SAGA VEGETARIENNE
En 1947, mon père s'est guéri d'une maladie allergique : "L'dème de Quincke" avec des traitements naturels et en devenant végétarien. Très rapidement, comme pour beaucoup d'entre nous, son champ de réflexion s'est élargi pour embrasser tous les aspects du végétarisme notamment éthiques et spirituels. Jeune et fraîchement convaincu des bienfaits du végétarisme, il ne ménageait pas ses réflexions aux "mangeurs de cadavre" ! Mon enfance a baigné dans cette atmosphère de discordance avec l'entourage.
Les années 50 virent les balbutiements de l'agro-alimentaire. Refuser tout ce "merveilleux progrès", cette opulence après les années de restrictions encore proches, avait quelque chose d'outrageant pour le commun des mortels ! J'étais regardé avec des "yeux ronds", et on oscillait entre la pitié et la condescendance à mon égard. "Comment peux-tu tenir debout avec ce que tu manges ?" Cette phrase, je l'ai entendue cent fois ... et pourtant j'étais là, bien vivant, moins souvent malade que mes copains, toujours parmi les meilleurs en classe, sportif aussi... Nul doute que j'étais un cas exceptionnel ! Pourtant mes deux surs ont suivi la même voie quelques années plus tard, toujours sans problème. Cela commençait à poser question ! A l'époque le soja n'était pas consommé en France, et notre alimentation se composait de fruits, légumes, céréales et légumineuses, laitages et ufs, et tout ceci sans faire le moindre calcul d'équilibre, une alimentation variée avec des produits complets et cultivés naturellement. Nous étions des "anormaux", mais malgré tout je le supportais aisément.
Les "sixties" ont vu naître chez moi une sorte de rébellion. Comme tous les adolescents, je ne souhaitais qu'une chose : "ressembler aux autres et être accepté par le groupe". Dans cette optique, assumer le choix de ses parents devient très difficile. Et, si viande et poisson ne m'avaient inspiré un profond dégoût, j'aurais abandonné le végétarisme à cette époque. Durant cette période, les invitations étaient fréquentes, et comme je ne voulais pas clamer "haut et fort" ma différence, je me faisais tout petit ! Je me souviens notamment d'une fondue bourguignonne ou je n'ai mangé que du pain et de la sauce ! Mariages, communions étaient des moments de frugalité pour moi, picorant un brin de persil par-ci, une feuille de salade par-là pendant ces repas pantagruéliques. Les sarcasmes étaient légion et l'on me surnommait "la tortue" ou "le poireau"... J'ai pris alors, l'habitude de répondre en plaisantant, riant moi-même de ces "bons mots" ! Et je me rendis compte que cette attitude désarmait rapidement tous ces rigolos.
L'entrée dans le monde du travail n'a guère été plus facile. Ayant horreur d'attirer l'attention sur moi, j'avais choisi d'annoncer, sans rien expliquer: "Je ne mange pas de viande par goût.", mais les regards interrogatifs me déstabilisaient et ce n'était pas très agréable.
Comme je ne faisais pas du végétarisme un critère indispensable pour trouver une compagne, je me suis marié avec une non-végétarienne. Par son intermédiaire je retrouvais la norme, et la vie quotidienne se déroulait sans anicroche. Elle mangeait exceptionnellement de la viande à la maison, et choisissait plutôt d'en consommer le midi à son travail. Elle acceptait sans difficulté d'aller seulement dans les restaurants ou je pouvais trouver quelque chose à ma convenance. Etant donné mes convictions molles et mes difficultés d'insertion, nous avions décidé que notre fille serait omnivore. Le temps passa et notre couple se délita au fil des ans, pour déboucher sur un divorce. Le végétarisme n'a pas été le responsable de cet échec puisque nous avions trouvé un équilibre grâce à la tolérance et la conciliance de l'un et de l'autre. Notre fille, dont nous avons eu la garde partagée, mangeait à l'époque de la viande chez Maman et était végétarienne chez Papa. Les enfants sont naturellement attirés par les animaux et généralement peu enclin à manger de la viande surtout quand ils réalisent que dans leur assiette ce n'est pas de la betterave rouge râpée, mais de la viande hachée ! C'est donc spontanément vers onze ans qu'elle s'est mise à refuser la viande chez Maman . Agée maintenant de 22 ans, elle est toujours végétarienne.
Il faut avouer que mon divorce, comme bien souvent les événements douloureux, m'a tiré de ma léthargie intellectuelle. Je me suis mis à lire, chercher, réfléchir ... et tout naturellement le végétarisme m'est apparu comme une évolution des murs dont le respect de la vie est une condition incontournable. J'étais âgé de 27 ans et persuadé que nous ne sommes pas sur terre par hasard, que notre rôle n'est sûrement pas d'entraver le déroulement de ce que les autres êtres vivants sont venus apprendre. La compassion envers les plus démunis, les plus faibles, les sans-voix m'habitait alors. J'eus d'un seul coup envie de revendiquer, de clamer mon végétarisme, d'éveiller les consciences sans prosélytisme, de semer des graines à la volée... Ce changement d'attitude mentale devint aussi flagrant dans le regard des autres, et quand je disais : "je suis végétarien" on se mit à me rétorquer très souvent, comme pour s'excuser : "moi, je ne mange pas beaucoup de viande".
Il y a treize ans, j'ai eu une nouvelle épouse qui s'est convertie au végétarisme "du jour au lendemain" et depuis trois enfants tous végétariens, en bonne santé physique et intellectuelle. C'est la troisième génération ! Ce qui étonne le plus les autres parents que nous côtoyons, est que nos enfants n'ont jamais pris d'antibiotiques, alors que les leurs en sont gavés. Je pense sincèrement que nos enfants auront beaucoup moins de difficultés que moi à assumer la façon dont ils ont été élevés. L'avenir le dira... Mais il est vrai que maintenant le vent a tourné, que l'information sur les bienfaits du végétarisme commence à circuler . La preuve en est qu'un médecin du travail m'a récemment encouragé à continuer, car j'avais bien raison !
J'ai quitté la région parisienne il y a quelques années et la confrontation avec la réalité paysanne m'a ouvert la conscience sur des pratiques que j'ignorais ! Côtoyer des éleveurs m'a conforté dans mon choix mais en me poussant à aller plus loin : vers le végétalisme. En effet toute commercialisation de produits animaux mais aussi de sous-produits animaux est le résultat de l'exploitation animale, même en agriculture biologique. On cherche toujours les rendements, la rentabilité, la facilité toujours au détriment de l'animal. On tue les mâles pour ne garder que les femelles qui produisent... c'est la mort omniprésente mais aussi induite par notre consommation de laitages et d'ufs. J'ai réalisé que le mercantilisme pervertissait tout échange équitable entre l'homme et l'animal.
Enfin soyons réaliste ! Demain la terre ne pourra nourrir 10 milliards d'habitants qu'à condition qu'ils mangent "tout végétal". Notre art de vivre végétarien est d'avant garde et les végétaliens et vegans sont la tête de proue de l'évolution indispensable que l'humanité connaîtra au vingt et unième siècle.
Lionel Reisler